Jacques Derrida ou l'anti-Eric Zemmour

Ceci - qui venait de s'ouvrir, tu t'en souviens -, ce fut donc un colloque international. En Louisiane, ce qui n'est pas, tu le sais, n'importe où en France. Généreuse hospitalité. Les invités ? Des francophones appartenant, comme on dit étrangement, à plusieurs nations, à plusieurs cultures, à plusieurs États. Et tous ces problèmes d'identité, comme on dit si bêtement aujourd'hui. Parmi tous les participants, il en fut deux, Abdelkebir Khatibi et moi-même, qui, outre une vieille amitié, c'est-à-dire la chance de tant d'autres choses de la mémoire et du cœur, partagent aussi un certain destin. Ils vivent, quant à la langue et à la culture, dans un certain « état »: ils ont un certain statut.

Ce statut, dans ce qui se nomme ainsi et qui est bien « mon pays », on lui donne le titre de « franco-maghrébin ».

Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire, je te le demande, à toi qui tiens au vouloir-dire ? Quelle est la nature de ce trait d'union ? Qu'est ce qu'il veut ? Qu'est-ce qui est franco-maghrébin ? Qui est « franco-maghrébin » ?

Pour une histoire politique des immigrations postcoloniales

La mission est clairement énoncée: contribuer à la reconnaissance des parcours d'intégration pour servir la cohésion sociale et républicaine de la France. Le projet apparaît tout aussi transparent: faire de l'histoire des populations immigrées une partie intégrante de l'histoire de France. Et par la grâce d'une seule formule enfin - « leur histoire est notre histoire» - la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration semble rendre justice aux cohortes de bras ramasseurs de poubelles, chair à canon, damnés de la terre ou de l'usine et autres métèques oubliés du grand roman national. Qui viendrait s'en plaindre sans encourir le soupçon de cultiver la nostalgie de quelque généalogie blanche aux relents xénophobes ? Et pourtant, malgré des ambitions louables, une pierre d'achoppement guette la muséification de l'histoire de l'immigration: le patrimoine de luttes sociales et politiques qui fait l'objet de cet ouvrage. Cet héritage des oubliés de l'histoire, au cœur même des contradictions de notre sacro-saint modèle d'intégration, comment lui accorder place sans remettre en cause la gloire sans éclipse du creuset républicain, l'universalité d'un paradigme de la citoyenneté fondée sur la seule nationalité ?

Une histoire des vaincus 

À l'ère des commémorations' évoquée par Pierre Nora, la reconnaissance publique des multiples mémoires du peuple de France souligne plus largement l' avènement d'une conscience de type patrimonial sur les ruines de la conscience nationale unitaire. En effet, que sont devenus nos grands récits dans une modernité tardive où chaque individu réclame sa part de gâteau patrimonial entre un passé mythique et les illusions perdues d'un avenir radieux? Car il s'agit avant tout d'affirmer sa singularité dans un monde désenchanté, déboussolé, une société sans normes homogènes. Question d'identité à défaut de convictions partagées dans une communauté de citoyens devenue incertaine. Question de racines pour fonder la mise en scène de son mélodrame privé. Chacun son filon, sa concession dans cette ruée vers la mémoire. Chacun prétend dresser le cadastre de sa communauté imaginaire. Ainsi revient le temps des tribus, nouvelles corporations de la mémoire porte-drapeau, amicales des héritiers, clubs d'investissement du patrimoine. La mémoire envahit l'espace public et engendre ce que des historiens dénoncent non seulement comme une nouvelle religion civile mais aussi comme une manipulation ou une réification du passé. Les abus de la mémoire menacent de coloniser l'histoire, en donnant lieu à une histoire patrimoniale taillée à la mesure d'une mémoire collective sans ombres. Discours dépouillé de toute part d'ambiguïté qui pourrait remettre en cause une institution des certitudes identitaires, cette histoire-là relève au mieux de la légende, au pire de l'idéologie. Ainsi, la mémoire collective revisitée vient-elle à la rescousse de l'actualité d'un déclin de l'État-nation, lorsque des généalogies immigrées sont réintégrées à une jurisprudence ininterrompue du modèle d'intégration nationale. L'exil, la souffrance et la persécution de générations de miséreux proscrits de l'histoire nationale contribuent désormais au prestige de l'État. Mais c'est pour la bonne cause, paraît-il, car il s'agit de défendre un héritage politique et intellectuel menacé par la fragmentation mémorielle et la montée du populisme sur fond de mondialisation. La mémoire comme dernier rempart d'une nostalgie de grandeur. Qu'importe l'expérience de l'histoire des acteurs immigrés! Au nom de la bonne conscience ou du consensus républicain, la société française s'invente pour son propre usage une image pacifiée de sa dimension multiculturelle.

Le péril rifain : les attentats de Bruxelles et les stéréotypes de Pierre Vermeren

Dans son analyse des profils des terroristes venus de Belgique, l’historien Pierre Vermeren fait le lien entre djihadime et leur origine Rifaine, du nord du Maroc. Une vision essentialisante selon Khalid Mouna, anthropologue à l’université de Meknès, qui renvoie plutôt les terroristes à leur nationalité Belge.

Pourquoi le jihadisme a-t-il frappé Bruxelles ? C’est une question posée aujourd’hui par les médias, les chercheurs, les observateurs, mais aussi les simples citoyens. Lors de deux entretiens publiés dans le journal Le Monde du 23 mars 2016 et au Nouvel Observateur du 1er avril 2016, l’historien Pierre Vermeren, professeur d’histoire du Maghreb contemporain à l’Université de Paris-I Panthéon-Sorbonne, a livré son analyse pour expliquer le lien entre le Rif, les Rifains belges et les attentats du 22 mars 2016.

Partant tout d’abord de la question de la migration rifaine vers la Belgique, il avance que cette migration est liée essentiellement à deux périodes : les années 1960 (après les événements du Rif de 1958), et les années 1980. Ainsi, la première vague comme la deuxième de migration sont le résultat de la chasse aux Rifains menée par « Hassan II, après les émeutes d’Al-Hoceima en 1984 » (Le Monde, le 23 avril). Vermeren oublie que la migration rifaine a d’abord commencé en Algérie française dès le 19ème siècle, et vers la Belgique dès les années 1920. La migration marocaine, y compris rifaine, se retrouvait dans la commune de Châtelineau, à partir des années 1920. Avec les Algériens, cette migration représentait 33, 4 % de la population. La migration rifaine des années 1960 a plusieurs origines : économiques, politiques et démographiques. Mais Vermeren ne voit que « la chasse aux sorcières » qu’Hassan II a faite aux Rifains.

La politique de la signification

Comme nous l'avons suggéré, plus on admet que la manière dont agissent les gens dépend en partie de celle dont sont définies les situations dans lesquelles ils agissent, et moins l'on peut supposer qu’ il y a une signification universelle pour chaque chose ou qu'il existe un consensus universel sur ce que les choses signifient; de ce fait, le processus par lequel certains événements reçoivent une signification récurrente particulière prend une importance accrue, à la fois socialement et politiquement. Le pouvoir dont il s'agit ici est un pouvoir idéologique: celui le donner un certain sens aux événements.

 Je vais en donner un exemple évident: supposons que l'on puisse donner à chaque conflit industriel la signification d'une menace pour la vie économique du pays, et donc pour « l'intérêt national ». Une telle signification construirait ou définirait les problèmes relatifs au conflit économique et industriel dans des termes qui seraient systématiquement favorables aux stratégies économiques, Soutenant ainsi tout ce qui permet la continuité de la production, stigmatisant tout ce qui risque de l'interrompre et donnant une légitimité à toutes les politiques mises en place par le gouvernement pour limiter le droit de grève ou affaiblir la capacité de négociation et le pouvoir des syndicats. (Il convient d'observer ici, pour la pertinence du raisonnement, que de telles significations sont liées au  fait de tenir pour acquis la notion d'intérêt national. Elles se fondent sur l'hypothèse que nous vivons tous dans une société où les liens qui relient le travail et le capital sont plus forts, et plus légitimes, que les griefs qui nous divisent dans l'opposition entre travail et capital. Cela veut dire que l'une des fonctions d'une signification de ce type est de construire un sujet auquel s'appliquera le discours, par exemple en changeant un discours dont le sujet est « les travailleurs contre les employeurs» en discours dont le sujet, collectif, devient : « nous, le peuple ».) Que, dans l'ensemble, les conflits industriels soient réellement signifiés dans ce sens est une conclusion qu'ont fortement confirmée les analyses détaillées fournies, par exemple, par les recherches du Glasgow Media Group publiées dans Bad News  & More Bad News.

L’intellectuel colonisé et post-colonisé

“ Où t'es-tu perdu, marcheur solitaire? il te faut revenir sur tes pas ; dans ce désert on ne trouve que mort et désespoir.” (Ali Shariati)

La grande nuit dans la quelles nous fumes plongés, il nous faut la secouer et en sortir. Le jour nouveau qui déjà se lève doit nous trouver fermes, avisé et résolus. Il nous faut quitter nos rêves et nos amitiés d’avant la vie. Ne perdons pas de temps en stériles litanies ou en mimétismes nauséabonds. Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à touts les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde.” (Frantz Fanon)

L'intellectuel, selon la définition la plus couramment admise, est une personne dont la  profession comporte essentiellement une activité de l'esprit ou qui a un goût affirmé pour les activités de l'esprit. Cette définition doit cependant être relativisée.

Dans une perspective gramciste, les intellectuels doivent être considérés en fonction de l'ensemble du système des rapports sociaux dans lesquels les activités intellectuelles et les groupes qui les personnifient sont situés. Les intellectuels doivent être étudiés en fonction des rapports de domination  fondamentaux et des forces productives. Dans la société coloniale et post-coloniale un des rapports de domination axiale, pour ne pas dire le rapport de domination axiale, est celui qui permet la domination du colonisateur sur le colonisé et du post-colonisateur sur le post-colonisé; et au-delà la domination de la civilisation occidentale sur les autres civilisations.

Selon Antonio Gramsci, les intellectuels sont les fonctionnaires des superstructures politiques, culturelles et sociales. Par leur action ils permettraient à la société politique d'assurer "légalement" et "loyalement" la discipline des groupes subalternes ; dans notre cas les colonisés ou les post-colonisés. Dans cette  perspective, ils aident à l'organisation de la société civile, par la production du "consensus" de la majorité aux formes de vie, aux modes de comportement, de pensée et aux pratiques institutionnelles imposées par le groupe dominant, pour nous les colonisateurs, comme autant de forme de direction. L'intellectuel à donc  une fonction éminemment politique et idéologico-culturelle.

Cet obscur désir de protéger la nation

Se prévalant d’un état d’urgence en voie de constitutionnalisation, un gouvernement socialiste qui n’en est plus à un reniement près, vient d’infliger un nouveau camouflet aux citoyens de seconde zone qui ont pourtant contribué à son élection. Alors qu’ils demandaient depuis 30 ans le droit de vote des étrangers, pour affirmer la dignité de leurs parents, il leur est répondu par la gifle cinglante de la déchéance de nationalité. Ce que le congrès ne pouvait pas pour la première réforme – faute parait-il de majorité constitutionnelle - il le pourrait pour l’autre, car la protection de la nation l’exigerait. Et la cible en est toute trouvée : les nouveaux français. Disposant de l’avantage indu d’une double nationalité mêlant une France exigeant une loyauté sans faille, à des États avec lesquels elle s’acoquine pourtant sans entrave, voilà qu’il leur faut supporter le fardeau d’une nouvelle infamie née de la suspicion entretenue à leur encontre en raison de leurs noms imprononçables et de leur identité trouble, et ce quels que soient les actes dont ils se seront rendu responsables.

Désormais, Hollande et Valls cèdent sans restriction aux désirs les plus fous de certains droitiers haineux et d’une extrême droite qui n’a même plus besoin d’être élue pour faire appliquer son programme : on frémit. Que ces deux futurs candidats socialistes à la présidentielle obtempèrent devant des injonctions qu’ils dénonçaient naguère n’est que la suite logique de la dédiabolisation d’une pensée fascisante qu’ils alimentent de fait, tout en s’en défendant la main sur le cœur : on s’inquiète. Que cela trahisse les manières brouillonnes d’un gouvernement contraint à une improvisation hasardeuse, qu’il a fallu faire tenir d’aplomb une fois le coup parti, quand il ne cède pas à l’opportunisme, ne doit plus divertir de l’essentiel : répliquer au dernier camouflet infligé par un pouvoir à la dérive aux citoyens dont les allégeances multiples ou les convictions radicales en font des ennemis de l’intérieur.

Sept règles pour aider à la diffusion des idées racistes en France

La diffusion des idées racistes en France semble être aujourd'hui une priorité nationale Les racistes s'y emploient, ce qui est la moindre des choses. Mais l'effort des propagandistes d'une idée a des limites, en un temps où l'on se méfie des idées, et il a souvent besoin pour les dépasser, du concours de ses adversaires. Là est l'aspect remarquable de la situation française : hommes politiques, journalistes et experts en tout genre ont su trouver ces dernières années des manières assez efficaces de faire servir leur antiracisme à une propagation plus intense des idées racistes. Aussi bien toutes les règles énoncées ici sont-elles déjà employées. Mais elles le sont souvent d'une manière empirique et anarchique, sans claire conscience de leur portée. Il a donc paru souhaitable, afin d'assurer leur efficacité maximale, de les présenter à leurs utilisateurs potentiels sous une forme explicite et systématique.

L’unification du monde par le sang

Abou Bakr al-Baghdadi a réussi à unifier le monde. Par le sang. De Beyrouth à Paris, les « kamikazes » de l’« État islamique » ont accompli un effroyable chaos insurpassable de tueries et de haine et les héritiers d’Al-Qaïda ont montré que le sanglant processus initié par les attentats du 11 septembre 2001 était en réalité un projet gigantesque capable de s’adapter aux circonstances tout en conservant sa constante fondamentale, à savoir la mission, pour reprendre l’expression du prédicateur Abou Bakr Al-Nâjî (l’un des grands théoriciens de « Dâ‘esh »), consistant à « administrer la sauvagerie ».

 L’ « administration de la sauvagerie » : ça n’est pas un chef d’accusation. Non : c’est le titre qu’ont peaufiné les théoriciens de Dâ‘esh pour présenter la vision qu’ils ont du monde. L’idée de « sauvagerie » fait partie de la « loi du sang » qui est la loi en vigueur dans cette armée islamiste qui rassemble des hommes et des femmes provenant de toutes sortes de nations et dont le but est de remettre à l’ordre du jour le califat islamique dans le style d’un Ibn Taymiyya ou d’un Muhammad Ibn Abdal-Wahhâb (fondateur du wahhabisme, ndt) et d’instituer un État du sang, de la sauvagerie et de la tyrannie.

 Le monde entier est pour lui un champ de bataille et tout est permis dans ses règles d’engagement des combats sans aucune sorte de restriction. Les prisonniers sont exécutés, leurs épouses et leurs enfants sont réduits en esclavage. La caméra devient une arme permettant de diffuser des scènes de sauvagerie surclassant et de très loin l’imagination du post-modernisme en matière visuelle, l’on y voit des gens sous les couteaux de coupeurs de têtes qui ne font aucune distinction entre civils et militaires. Tous les lieux conviennent pour verser le sang : les rues, les marchés, les théâtres, les mosquées, etc.

Pourquoi l'islamisme ne peut pas être expliqué à partir de la religion

Comme toujours après un acte de terreur islamiste, le débat public a également tourné, après le massacre dans la rédaction de Charlie Hebdo et dans le supermarché juif à Paris, autour de la question de savoir ce que « l’islam » a en effet à voir avec cela. Toutefois, au niveau politique officiel et dans les mass media, cette question fut, cette fois, posée avec beaucoup moins d’agressivité que lors d’événements antérieurs. Le son de cloche dominant fut que la société ne devait pas se laisser diviser, et qu’aucun point de vue religieux ne saurait justifier la violence terroriste. Mais cela ressemblait plus à une manière de se rassurer. Car il est malheureusement assez clair que les actes monstrueux de Paris apportent de l’eau au moulin du fondamentalisme raciste et nationaliste qui se répand à travers toute l’Europe et qui affirme toujours plus bruyamment que l’islam serait, selon son essence, incompatible avec les valeurs de la « civilisation occidentale », et que donc les musulmans n’auraient plus rien à faire ici.

 Face à cette conception ancrée jusque dans le prétendu cœur de la société, les appels à l’harmonie de la politique officielle semblent bien impuissants. Et cela ne tient pas seulement au fait que des attitudes racistes sont de toute façon largement sourdes aux arguments rationnels, mais également au cadre de référence du discours lui-même. Quand la politique gouvernementale et une grande partie des médias répondent au « choc des civilisations », propagé tout à fait ouvertement par Le Pen, Pegida et UKIP, par la revendication d’un « dialogue entre les cultures », ils reprennent tacitement à leur compte la définition du conflit de leurs adversaires. Tout comme les combattants pour la culture (Kulturkämpfer), ils partent de l’idée que cela résulterait du rapport entre différentes communautés religieuses et les « cultures » sur lesquelles elles se fondent. Les uns prétendent que l’islamisme en général et la terreur islamiste en particulier seraient inhérents à l’islam, pendant que les autres soutiennent qu’il s’agit là de la fausse interprétation d’une religion qui serait dans son « cœur profond » incompatible avec la violence et l’intolérance. Mais tous ceux qui s’engagent dans ce cadre de référence discursif sont déjà tombés, volontairement ou non, dans le piège du culturalisme[1].

Le retour du boomerang

Au-delà de la polémique électoralement intéressée, et assez indigne, sur les mesures de sécurité prises, ou mal prises, par le gouvernement, la classe politique, les médias, l’opinion elle-même devraient s’interroger sur leurs responsabilités de longue durée dans le désastre que nous vivons. Celui-ci est le fruit vénéneux d’un enchaînement d’erreurs que nous avons commises depuis au moins les années 1970, et que nous avons démocratiquement validées dans les urnes à intervalles réguliers.

La démission de l’Europe sur la question palestinienne, dès lors que sa diplomatie commençait là où s’arrêtaient les intérêts israéliens, a installé le sentiment d’un «deux poids deux mesures», propice à l’instrumentalisation et à la radicalisation de la rancœur antioccidentale, voire antichrétienne et antisémite. L’alliance stratégique que la France a nouée avec les pétromonarchies conservatrices du Golfe, notamment pour des raisons mercantiles, a compromis la crédibilité de son attachement à la démocratie – et ce d’autant plus que dans le même temps elle classait comme organisation terroriste le Hamas palestinien, au lendemain de sa victoire électorale incontestée. Pis, par ce partenariat, la France a cautionné, depuis les années 1980, une propagande salafiste forte de ses pétrodollars, à un moment où le démantèlement de l’aide publique au développement, dans un contexte néolibéral d’ajustement structurel, paupérisait les populations, affaiblissait l’Etat séculariste et ouvrait une voie royale à l’islamo-Welfare dans les domaines de la santé et de l’éducation en Afrique et au Moyen-Orient.

« Race. Histoires orales d’une obsession américaine » de Studs Terkel (compte-rendu)

« Être noir en Amérique, c’est comme être obligé de porter des chaussures trop petites. Certains s’adaptent. C’est toujours très inconfortable, mais il faut les porter parce que c’est les seules que nous avons. Ça ne veut pas dire qu’on aime ça. Certains en souffrent plus que d’autres. Certains arrivent à ne pas y penser, d’autres non. Quand je vois un Noir docile, un autre militant, je me dis qu’ils ont une chose en commun : des chaussures trop petites. »

Il aura donc fallu vingt ans pour disposer de la traduction de cet extraordinaire recueil d’histoires orales. Par ces multiples récits, se construit un très large panorama de la racialisation des rapports sociaux aux États-Unis.

 Les discours se croisent et se complètent. Les actrices et les acteurs ne taisent pas leurs propres évolutions, résistances ou laissé-aller. Se dessine aussi une certaine mise en histoire, avec des luttes, des actions, des organisations, des avancées déségrégatives, des reculs avec l’ère Reagan et les développements de la crise économique depuis le milieu des années 70.

 Il n’y a pas d’un coté des racistes et d’autres qui ne le seraient pas. Comme le beau titre de l’ouvrage le souligne, il s’agit bien d’une obsession et donc d’une construction racialisante ou raciste globale.

« Nous autres réfugiés»

Tout d’abord, nous n’aimons pas que l’on nous traite de « réfugiés ». Nous nous baptisons « nouveaux arrivants » ou « immigrés ». Nos journaux sont destinés aux « Américains de langue allemande » et, à ma connaissance, il n’y a pas et il n’y a jamais eu d’association fondée sur les persécutés du régime hitlérien dont le nom pût laisser entendre que ses membres fussent des « réfugiés ».

 Jusqu’à présent le terme de réfugié évoquait l’idée d’un individu qui avait été contraint à chercher refuge en raison d’un acte ou d’une opinion politique. Or, s’il est vrai que nous avons dû chercher refuge, nous n’avons cependant commis aucun acte répréhensible, et la plupart d’entre nous n’ont même jamais songé à professer une opinion politique extrémiste. Avec nous, ce mot « réfugié » a changé de sens. On appelle de nos jours « réfugiés » ceux qui ont eu le malheur de débarquer dans un nouveau pays complètement démunis et qui ont dû recourir à l’aide de comités de réfugiés.

 Avant même que cette guerre n’éclate, nous nous montrions encore plus susceptibles quant à l’appellation de réfugiés. Nous nous efforcions de prouver aux autres que nous n’étions que des immigrés ordinaires. Nous affirmions être partis de notre plein gré vers des pays de notre choix et nous niions que notre situation eût rien à voir avec les « prétendus problèmes juifs ». Certes, nous étions des « immigrants » ou de « nouveaux arrivants » qui avions abandonné notre pays parce qu’un beau jour il ne nous convenait plus, voire pour des motifs purement économiques. Nous voulions refaire nos vies, un point c’est tout. Or cela suppose une certaine force et une bonne dose d’optimisme : nous sommes donc optimistes.

Le Grand Basculement

Journal pourtant réputé sérieux, le quotidien Le Monde titrait, il y a peu, sur une « polémique » entre Éric Zemmour et Robert Paxton. Maladresse éditoriale ou faute intellectuelle et politique, peu importe : comment n’être pas stupéfait que l’on puisse mettre sur un même plan, voire sur un pied d’égalité, la figure d’un historien internationalement reconnu et celle d’un éditorialiste, reconnu, au mieux, des lecteurs du Figaro et de quelques spectateurs d’iTélé ? Et, donc, que l’on puisse accorder à Éric Zemmour tout ce dont il rêve, être considéré comme un intellectuel ? Le succès éditorial du Suicide français doit-il valoir argument, et reconnaissance intellectuelle ?

 Depuis les Lumières, un intellectuel se définit par sa résolution à mettre en œuvre un savoir rationnel, mais autonome à l’égard de la raison d’État. Et à adresser au public des propositions critiques qui prétendent tout, sauf parler au nom de l’opinion ou du peuple. À cette aune, Éric Zemmour n’est pas un intellectuel. Mais c’est justement contre cette tradition des Lumières que Zemmour s’inscrit. Tout au contraire, Robert Paxton avait su, en son temps, s’adresser au public pour lever le voile sur ce refoulé socio-historique que représentait l’histoire de la collaboration de l’État français avec le régime nazi. Il mettait au défi une opinion encore réticente à s’approprier la face la plus obscure de sa propre histoire. Et contestait l’autorité de la raison d’État qui effaçait, raturait, réécrivait tout ce qui troublait ou entachait une prétendue "identité française", réputée homogène et pure dans sa version républicaine.

Brève histoire de l'Islam et de l'Europe

L'histoire de l'islam en Europe commence en fait dès l'apparition de la religion musulmane au VIIe siècle, et se déploie en trois grandes vagues de pénétration territoriale. Ce monothéisme est l'un des trois grands courants religieux issus du foyer proche-oriental qui, depuis le début de notre ère, ont marqué l'Europe de leur empreinte. A l'époque romaine, les Juifs (et les Carthaginois) se dispersent dans tout l'empire, de l'Italie à la France, et au-delà. Le christianisme apparaît peu après, mais ne s'impose véritablement qu'avec la conversion de Constantin en 313, pour ensuite se propager à partir de son berceau romain. Né trois cents ans plus tard, l'islam amorce son expansion au Maghreb dès le VIIIe siècle sous l'impulsion des Arabes, puis poursuit sa percée au XIVe arrivant tour d'abord avec les Turcs ottomans dans les Balkans, puis en Europe septentrionale avec les Mongols récemment convertis. Chacune de ces phases d'expansion contribue à faire évoluer la pensée occidentale, qui prend alors la mesure des connaissances du raffinement de la civilisation musulmane, et surtout de sa puissance militaire. Celle-ci était d'ailleurs perçue par les populations les plus éloignés des lignes de front comme une menace, qui est restée ancrée dans l'usage linguistique: tout comme le nom des Ostrogoths et des Vandales est passé dans le vocabulaire courant pour désigner des brutes épaisses, les conquérants turco-mongols ont laissé leur marque sur la plupart langues européennes. En français, un « Turc» est un personnage dur et fort, tandis qu'en anglais «un petit Tartare » ou « un petit Turc » est un enfant brise-fer. Dans les fêtes villageoises, les envahisseurs d'antan sont encore souvent représentés sous les traits caricaturaux des Maures et des Nègres dans les défilés de chars fleuris. Primo Levi rappelle que, dans le jargon des camps de concentration nazis, les prisonniers qui « renonçaient» étaient appelés des « musulmans ».

On ne peut pas ne pas articuler



1. Parce que je suis multiple, tu es multiple, il est multiple, nous sommes multiples...

« Nul aujourd’hui n’est seulement ceci ou cela. Indien, femme, musulman, américain, ces étiquettes ne sont que des points de départ. Accompagnons ne serait-ce qu’un instant la personne dans sa vie réelle et elles seront vite dépassées. L’impérialisme a aggloméré à l’échelle planétaire d’innombrables cultures et identités. Mais le pire et le plus paradoxal de ses cadeaux a été de laisser croire aux peuples qu’ils étaient seulement, essentiellement, exclusivement, des Blancs, des Noirs, des Occidentaux, des Orientaux. » [1]

L'éthique étant un « rapport de soi à soi » suivant le mot de Michel Foucault, ici un rapport de lucidité et d'honnêteté, je tiens pour ma part à assumer l'ensemble de mes « coordonnées », toutes bancales qu'elles puissent être.

« Le harem de la taille 36 »


L'énigme du harem européen s'éclaircit soudain pour moi, dans ce temple de la consommation qu'est un grand magasin new-yorkais, lorsque la vendeuse m'annonça, avec la solennité d'une prêtresse, qu'elle n'avait pas de jupes pour moi. J'avais, me dit-elle, les hanches trop larges.

« Dans ce magasin tout entier, qui fait cent fois le bazar d'Istanbul, vous n'avez pas de jupes pour moi? Vous plaisantez! » (...)
 Mais elle insista avec un rien de condescendance:
« Vous êtes trop forte...
 - Je suis trop forte par rapport à quoi? répondis-je en la fixant attentivement, consciente de me trouver soudain au bord d'un véritable fossé culturel.
- Comparée à une taille 38 (sa voix avait le ton irrécusable d'une fatwa). Les tailles 36 et 38 sont la norme, ou plus exactement l'idéal, poursuivit-elle, encouragée par mon regard interrogatif. Les tailles hors norme, surtout comme la vôtre, ne sont disponibles que dans des magasins spécialisés ». (...)

De la «race» comme impensé

Sous l'Empire, la colonie était un « ailleurs ». Elle participait du « lointain » et de l'étrangeté - d'un au-delà des mers. Aujourd'hui, la colonie s'est déplacée et a planté sa tente ici même, dans les murs de la cité. Le prochain et le lointain, du coup, s'enchevêtrent. Le paradoxe de cette présence est qu'elle reste largement invisible au moment même de l'étroite imbrication de l'ailleurs et de l'ici, où cette présence de l'ici est dans l'ailleurs, dans cette généralisation de l'étrange - tout cela a pour conséquence l'aggravation de la tension fondatrice du modèle républicain français. Il s'agit non point de l'opposition entre universalisme et communautarisme (comme tend généralement à le penser l'orthodoxie), mais entre universalisme et cosmopolitisme (l'idée d'un monde commun, d'une commune humanité, d'une histoire et d'un avenir que l'on peut s'offrir en partage). Et c'est le refus du passage au cosmopolitisme - infirmité fondée sur une excision de sa propre histoire - qui explique l'impuissance de la France à penser la postcolonie et à proposer au monde une politique de l'humain conforme à la promesse inscrite dans sa propre devise.

"Islamophobie et judéophobie – L’effet miroir " de Ilan Halevi (Premier chapitre)


L’islamisme, nous dit-on, c’est l’identité, la bannière, le programme et le credo des terroristes, des assassins d’innocents, des poseurs de bombes dans les marchés, dans les trains, dans le métro, dans les mosquées, c’est l’univers mental des – pilotes-suicides du 11 Septembre. L’islamisme, parfois appelé « intégrisme » (« fondamentalisme », chez les anglophones), est au cœur de ce que George W. Bush, au lendemain des attentats de New York et de Washington, désignait comme l’« Axe du Mal ». Vingt ans plus tôt, un autre président américain avait baptisé le bloc soviétique l’« Empire du Mal ».

 Dans les reconstructions apeurées du réel que ces appellations conjurent et accréditent, un terrible péril menace l’humanité, nos libertés et la civilisation en général, et il faut résister ou se résigner à la plus dégradante des servitudes. Car, nous dit-on, la haine que les islamistes nourrissent contre l’humanité en général et l’Occident en particulier ne serait en rien le résultat d’une quelconque action ou interaction entre eux et le reste du monde, mais découlerait de leur programme intrinsèque, en un mot, de leur nature.

 L’aversion que cette hantise induit, en même temps qu’elle la sous-tend, porte un nom : on l’appelle islamophobie, c’est-à-dire la haine (la phobie, étymologiquement, c’est ce qui fait fuir, c’est l’éloignement par la fuite) de l’islam. C’est de cette hantise que nous entendons débattre ici : tenter de retracer sa genèse et observer ses effets.

« Xénophobie business. À quoi servent les contrôles migratoires ? » (Compte rendu)

Le drame de Lampedusa a jeté une lumière crue sur les effets du contrôle des frontières, que l’Europe externalise et privatise afin d’opacifier les responsabilités et d’entretenir un marché de la peur. Claire Rodier révèle les implications idéologiques et économiques de ce phénomène, et ses effets pervers.

 Au delà des recherches sociologiques dans le champ espace-frontière, Claire Rodier, juriste au Gisti (groupe d’information et de soutien aux immigrés) et cofondatrice du réseau euro-africain Migreurop, révèle les liens tacites entre l’économie, la géopolitique, l’idéologie et les contrôles migratoires. Ces derniers sont analysés à l’aune de la mondialisation, à l’heure où la mobilité internationale est plus forte que jamais ; troublant paradoxe, constate l’auteure, puisque les techniques modernes de télécommunication ont complètement pulvérisé l’effet-distance et fait disparaître un certain nombre d’attributs des frontières. L’auteure étudie ces contrôles d’une manière scientifique malgré engagement militant au GISTI (groupe d’information et de soutien aux immigrés).

"Petite histoire de l'Afrique" de Catherine Coquery-Vidrovitch (compte-rendu)

Catherine Coquery-Vidrovitch propose un petit précis d’histoire de l’Afrique qui met l’accent sur les acquis récents de la recherche tout en offrant une vision globale d’une histoire longtemps ignorée. Devant l’ampleur de la tâche l’auteur a choisi une entrée thématique. Ce que certains pourront qualifier de survol présente un grand intérêt pour le non-initié et propose des pistes d’approfondissement grâce à des renvois bibliographiques sélectionnés et judicieux. Catherine Coquery-Vidrovitch, longtemps professeur à l’Université Paris 7-Denis-Diderot et spécialiste d’histoire de l’Afrique, rappelle quelques données qui explique le long silence de l’Europe sur l’histoire de l’Afrique depuis le XVIIIème s. dans un contexte "racialiste" de perception "scientifique" du principe des races énoncé par Buffon puis au XXème s. raciste et de justification de la colonisation. Un petit tour du côté des sources disponibles montre à la fois leur ancienneté et leur variété : des traces écrites grecques d’Hérodote à l’ethnobotanique ou à la linguistique très utiles pour l’Afrique centrale, des textes arabes d’Al Masudi aux sources orales ; mais aussi le non-homogénéité du continent même s’il est concerné par des phénomènes généraux comme la traite, la colonisation ou la décolonisation.

Lorsque le monde parlait arabe...


La brillante civilisation qui se développa au Moyen Age dans les pays conquis par les Arabes, mais qu'ils cessèrent de dominer au bout d'un ou deux siècles, est appelée par certains « civilisation arabe », par d'autres « musulmane », par d'autres encore « arabo-musulmane ». Des prises de parti idéologiques, pour et contre le nationalisme arabe moderne, ont suscité, en partie au moins, ce conflit de nomenclatures.

Le terme de « civilisation » est un doublet du terme de «culture » avec tout le flou et toutes les contradictions qui accompagnent en général l'usage courant des mots abstraits dans les langues. La diffusion, assez limitée pourtant, du sens anthropologique plus ou moins précis accolé au mot « culture » tend à spécialiser le mot « civilisation » dans un sens restreint aux phénomènes intellectuels et artistiques les plus prestigieux. Ce sont aussi ces éléments intellectuels et esthétiques de la « civilisation » en question qui ont influencé surtout les civilisations voisines, tout particulièrement l'Europe occidentale chrétienne, au Moyen Age.

Prologue à "Malcolm X. Une vie de réinventions (1925-1965)" de Manning Marable

Au tout début du siècle dernier, le quartier au nord de Harlem, qui portera plus tard le nom de Washington Heights, n’est qu’une banlieue faiblement peuplée. Sous l’impulsion d’un homme d’affaires, William Fox, une somptueuse salle de spectacles voit le jour sur Broadway entre la 165e et la 166e Rue Ouest. Fox demande à Thomas W. Lamb, l’architecte, de construire le plus splendide des théâtres de Broadway. En 1912, la construction est achevée : une coûteuse façade de terre cuite orne la devanture du théâtre, des colonnes de marbre encadrent l’entrée, et le vestibule est orné d’oiseaux exotiques sculptés. Ce sont les couleurs de ces oiseaux, inspirées des peintures d’un grand artiste du 19e siècle, John James Audubon, qui conduisent Fox à donner le nom d’Audubon à son palace des plaisirs. Au premier étage, Lamb conçoit une immense salle de cinéma pouvant accueillir 2 300 spectateurs. Dans les années qui suivent, le second étage est occupé par deux spacieuses salles de bal : la salle rose où peuvent évoluer 800 danseurs et la grande salle, plus vaste encore, pouvant en accueillir 1 500.

Le choc de l'ignorance

L’article de Samuel Huntington, paru dans la livraison du printemps 1993 de la revue Foreign Affairs sous le titre “Le choc des civilisations”, a immédiatement concentré l’attention et suscité une surprenante vague de réactions. L’objectif de cet article étant de fournir aux Américains une thèse originale sur la “nouvelle phase” qu’allait connaître la politique mondiale après la fin de la guerre froide, l’argumentation développée par Huntington sembla d’une ampleur, d’une audace, voire d’une dimension visionnaire irrésistible.

Il avait clairement dans son champ de mire plusieurs rivaux en politologie, des théoriciens tels que Francis Fukuyama et ses idées de fin de l’histoire, par exemple, mais également les légions de ceux qui avaient chanté l’avènement du mondialisme, du tribalisme et de la dissolution de l’Etat. Car, selon lui, ils n’avaient compris que certains aspects de cette période nouvelle. Lui allait annoncer “l’axe crucial, et véritablement central” de ce que “serait vraisemblablement la politique globale au cours des prochaines années”.

 Et de poursuivre sans hésiter : “Mon hypothèse est que, dans ce monde nouveau, la source fondamentale et première de conflit ne sera ni idéologique ni économique. Les grandes divisions au sein de l’humanité et la source principale de conflit seront culturelles. Les Etats-nations resteront les acteurs les plus puissants sur la scène internationale, mais les conflits centraux de la politique globale opposeront des nations et des groupes relevant de civilisations différentes. Le choc des civilisations dominera la politique à l’échelle planétaire. Les lignes de fracture entre civilisations seront les lignes de front des batailles du futur.”

Covering Islam

«Ce qui me frappe, c'est que l'étiquette « Islam », qu'elle soit utilisée dans le cadre d’une analyse ou d'une condamnation sans appelle, est en elle-même devenue une forme d'offensive, ce qui ne fait qu'attiser l'hostilité entre entre les porte-parole autoproclamés des Musulmans et des Occidentaux. « L'islam » ne définit qu'une infime partie du monde musulman, qui compte un milliard de personnes, comprend des douzaines de pays, de sociétés, de traditions, de langues et contient quantité de réalités différentes. Il est de toute évidence absurdes d'imputer tout cela à « l'Islam », n'en déplaise à tous ces orientalistes polémistes dont les vociférations visent à prouver que l'islam régit les sociétés islamiques dans les moindres détails, que dar-al-islam a une identité fixe et unique, que la religion et l’État ne font qu'un dans les pays musulmans et ainsi de suite. J'entends démontrer que leur discours se fonde sur des généralisations inacceptables, irresponsables, et qu'il n'est possible que parce qu'il porte sur « l'islam », aucun autre groupe religieux, culturel ou ethnique n'étant soumis à en telle approche. Nous devrions avoir pour les travaux et débats menés en Occident sur les sociétés musulmanes la même exigence que que pour les études sur les sociétés occidentales, qui s'inspirent de théories complexes, analysent les structures sociales, l'histoire et la formation de la culture sous des angles multiples et recourent à des méthodes de recherche élaborées [...]

Le huis clos islamophobe

« Certes, Anders Behring Breivik, l'auteur du massacre dans la même journée ensoleillée du 22 juillet 2011 de 77 personnes à Oslo et ensuite sur l'île d'Uraya en Norvège, n'était pas sain d'esprit. Il vivait avec l'obsession que l'islam était en train de grignoter la Norvège, l'Europe et le monde entier. Ses victimes n'étaient pourtant pas musulmanes, mais coupables simplement d'être trop libérales. Il lui fallait absolument « sauver l'Europe du marxisme et de ses prolongements: l'islamisation ». Son système de défense lors de son procès fur limpide : la « légitime défense» contre les « traîtres à la patrie » coupables contre les « traîtres à la patrie » coupables de « brader la société norvégienne à l'islam et au multiculturalisme ». Lors de l'enquête, les policiers constatèrent que les textes de Bat Ye' or dénonçant sous le nom d'Eurabia la conspiration islamique étaient la principale source d'inspiration du tueur. Behring Breivik en avait tiré la conclusion que seul un contre-jihad pouvait sauver le pays.

Le Zoo humain et la culpabilité blanche masturbatoire

« Où sont les mains blanches qui nous ont mis en cage ? »
Vous en avez probablement entendu parler. Un «artiste» du nom de Brett Bailey pense qu'il est créatif et innovant de placer des hommes noirs dans un mini-zoo, afin de divertir des blancs « progressistes » (« Exhibit B » au « Centre Barbican. »). Certaines personnes, dont le poète Lemn Sissay, ont développé tout un système de défense de cette « performance artistique » où la liberté d'expression, le droit inaliénable à l'expression artistique, la promotion du dialogue sur des sujets graves..., et j'en passe et des meilleurs, sont convoqués. Certains de ces raisonnements peuvent apparaître à première vue comme raisonnables, jusqu'à ce qu'on les examine dans le contexte du monde concret dans lequel nous vivons, et non pas en référence à l’univers de conte de fées dans lequel évolue certains progressistes blancs - et leurs serviteurs noirs et bruns -, ce réel pratique et concret qui est aujourd'hui habité par l' impérialisme humanitaire et les gesticulations post-raciales.

Les Goulags de la démocratie, Angela Y. Davis

S’il est un livre à lire, en cette période électorale qui préconise la « tolérance zéro » et les « encadrements militaires », c’est celui d’Angela Davis. Dans « Les Goulags de la démocratie » (1), cette érudite féministe connue pour ses combats contre toutes les formes d’oppression, envisage le rôle joué par la prison dans la reproduction du racisme et de la répression politique.

 Quand Angela Davis évoque le système carcéral, elle sait de quoi elle parle. Inscrite sur la liste des dix personnes les plus recherchées du FBI suite à de fausses accusations, elle fut d’abord condamnée à la peine capitale puis acquittée en 1972 après seize mois de détention provisoire à New York. Elle a été amenée à réfléchir « à la prison en tant qu’institution - non seulement à l’emprisonnement politique, mais également aux rapports entre les processus interdépendants que sont la criminalisation et la racialisation. » (p.122)

Le grotesque est absolument inscrit dans la mécanique du pouvoir...


J’appellerai « grotesque » le fait, pour un discours ou pour un individu, de détenir par statut des effets de pouvoir dont leur qualité intrinsèque devrait les priver. Le grotesque, ou, si vous voulez, l’« ubuesque », ce n’est pas simplement une catégorie d’injures, ce n’est pas une épithète injurieuse, et je ne voudrais pas l’employer dans ce sens. Je crois qu’il existe une catégorie précise ; on devrait, en tout cas, définir une catégorie précise de l’analyse historico-politique, qui serait la catégorie du grotesque ou de l’ubuesque.

La terreur ubuesque, la souveraineté grotesque ou, en d’autres termes plus austères, la maximalisation des effets de pouvoir à partir de la disqualification de celui qui les produit : ceci, je crois, n’est pas un accident dans l’histoire du pouvoir, ce n’est pas un raté de la mécanique. Il me semble que c’est l’un des rouages qui font partie inhérente des mécanismes du pouvoir. Le pouvoir politique, du moins dans certaines sociétés et, en tout cas, dans la nôtre, peut se donner, s’est donné effectivement la possibilité de faire transmettre ses effets, bien plus, de trouver l’origine de ses effets, dans un coin qui est manifestement, explicitement, volontairement disqualifié par l’odieux, l’infâme ou le ridicule. Après tout, cette mécanique grotesque du pouvoir, ou ce rouage du grotesque dans la mécanique du pouvoir, est fort ancien dans les structures, dans le fonctionnement politique de nos sociétés. Vous en avez des exemples éclatants dans l’histoire romaine, essentiellement dans l’histoire de l’Empire romain, où ce fut précisément une manière, sinon exactement de gouverner, du moins de dominer, que cette disqualification quasi théâtrale du point d’origine, du point d’accrochage de tous les effets de pouvoir dans la personne de l’empereur ; cette disqualification qui fait que celui qui est le détenteur de la majestas, de ce plus de pouvoir par rapport à tout pouvoir quel qu’il soit, est en même temps, dans sa personne, dans son personnage, dans sa réalité physique, dans son costume, dans son geste, dans son corps, dans sa sexualité, dans sa manière d’être, un personnage infâme, grotesque, ridicule. De Néron à Héliogabale, le fonctionnement, le rouage du pouvoir grotesque, de la souveraineté infâme.

Barbarie disent-ils…

Les décapitations filmées d’otages occidentaux en Irak et d’un randonneur français en Algérie suscitent légitimement un sentiment d’horreur et une condamnation unanime et sans appel. Ces assassinats insensés ne peuvent être le fait que de criminels pervers au service d’une idéologie déviante. Ces mises en scène macabres viennent à la suite d’images tout aussi insoutenables montrant des exécutions de masse d’hommes désarmés. L’émotion produite par ce théâtre de la cruauté est cependant froidement manipulée par des médias et des relais politiques en Occident. La qualification sans cesse reprise de « barbaries », perpétrées par des « barbares », répond à la volonté de déshumaniser les auteurs de ces atrocités. Hors du limès de la Civilisation, ils ne relèvent plus du droit commun et ne sont plus passibles des lois ordinaires. Il s’agit pour la propagande blanche, conforme à ses usages établis et ses traditions éprouvées, de dénoncer l’irréductible barbarie de « l’autre » présenté comme totalité indistincte pour mieux soumettre ou exterminer, au-delà des criminels, toute une société. Ou comme dans les cas de l’Irak et de la Syrie de détruire des Etats.

Vingt-quatre notes sur les usages du mot « peuple »

1. Si même on ne peut que saluer, encore et toujours, le « nous sommes ici par la volonté du peuple » de la Révolution française à son début, il faut bien convenir que « peuple » n’est aucunement, par soi-même, un substantif progressiste. Quand Mélenchon fait afficher « place au peuple ! », ce n’est aujourd’hui qu’une rhétorique illisible. On conviendra symétriquement que « peuple » n’est pas non plus, si même semblent y incliner les usages nazis du mot « Volk », un terme fasciste. Quand on dénonce un peu partout le « populisme » de Marine Le Pen, ce n’est que l’entretien d’une confusion. La vérité est que « peuple » est aujourd’hui un terme neutre, comme tant d’autres vocables du lexique politique. Tout est affaire de contexte. Nous aurons donc à y regarder de plus près.